À PROPOS

On ne sort jamais tout à fait des griffes de l’Espagne. Elles vous enserrent, vous envoûtent, vous dévorent, comme une danseuse de flamenco vengeresse. Elles vous vrillent l’âme et le corps. Art Mengo vient de la région de Valence, en bord de Méditerranée. Ses parents ont fui le franquisme, direction la France, puis Toulouse comme port d’attache. Il porte cette mémoire des exilés comme un talisman. Mais pour mieux s’ouvrir au monde. Comme une blessure enchantée. Sa musique est d’ici et d’ailleurs, de la terre des oliviers, bien sûr, mais aussi des bars londoniens, des champs de coton de Louisiane, des bas-fonds de Buenos Aires. Ce french singer est un mutant, le résultat d’un croisement de styles, avec comme seule boussole la poésie, la belle, celle qui colle à la peau comme un bijou scintillant.

Depuis plus de 25 ans, il creuse son sillon avec un micro. Sans tambours ni trompettes. Avec l’élégance et la pudeur d’un artisan, méticuleux et exigeant. Il a échappé au piège de la célébrité facile. Pourtant, au début des années 90, il fut une « vedette nationale », obtenant une Victoire de la Musique. Qui a oublié « Les parfums de la vie », « La mer n’existe pas », « Parler d’amour » et une flopée d’autres succès ? Il aurait pu se perdre. Mais l’homme a le goût du travail bien fait. Il aime retourner dans son « atelier » de la banlieue toulousaine. Il prend son temps, luxe suprême, cisèle des musiques sophistiquées sur des textes incandescents, comme des poèmes d’Antonio Machado, qui a écrit « Tout passe et tout demeure/ Mais notre affaire est de passer/ De passer en traçant/ Des chemins sur la mer ». Depuis un quart de siècle, Art Mengo suit ce credo : laisser sa trace, en papillonnant avec délicatesse sur les planètes blues, flamenco, rock, pop, tango, musique classique, sans s’attarder sur les étiquettes. Il écrit aussi pour les plus grands, Eddy Mitchell, Johnny Halliday, Ute Lemper, et bien d’autres…

Art Mengo

De sa voix de brasier, aigue et râpeuse, il confesse qu’il revient de loin, qu’il aurait pu ne jamais chanter car, à 12 ans, les médecins le disaient sourd. Et puis une opération salvatrice le ramena dans le monde des sons. Alors, tout devint limpide. Ce retour au bonheur acoustique décupla sa sensibilité. La musique était sa voie de salut. Il se précipita comme un mort de faim sur les disques des Beatles, des Rolling Stones. Aujourd’hui, il parle de cette voix retrouvée, son organe vital, comme d’autres évoquent un objet insolite, une curiosité. Il l’appelle « mon gravier », avec gravité. En pensant, sans le dire, aux pierres miraculeuses que charrie la Garonne, les mêmes que celles chantées par Claude Nougaro, l’autre maître, celui qui lui a appris la vénération des mots. Ecoutez ses albums, posés sur son chemin comme des cailloux blancs, pour ne pas se perdre, et attardez-vous sur la chanson « Monsieur Claude », hymne au taurillon chantant, parti embrasser les nuées. Vous comprendrez alors pourquoi Art Mengo le bienveillant trace, à sa façon, des « chemins sur la mer ».

Serge Raffy